Révoltes 2.0 : mythe et réalités de l’indignation en ligne – Marjorie Bordenave et Karine Jaffal

Si le web 2.0 était bien « le web par le peuple, pour le peuple », comme le titre Le Figaro, alors ce phénomène semble adopter les critères d’une démocratie que Paul Graham nomme « Web 2.0 Democracy ».

Manif pour tous, affaire Dieudonné, les bonnets rouges, affaire Léonarda ou encore le mouvement des classes préparatoires ; sont autant d’exemples qui expriment le mécontentement d’une population révoltée. Que ce soit par les mouvements contestataires nés sur les réseaux sociaux de la Manif pour tous toujours présents malgré leur atténuation ; ou par l’affaire Dieudonné, interdit de toute parution médiatique et basant alors sa notoriété sur ces mêmes réseaux, l’utilité de ces nouveaux moyens communicationnels dans la diffusion d’opinions est indéniable.

Dès lors, l’indignation, qui se définie comme étant un « sentiment de colère ou de révolte que provoque quelqu’un ou quelque chose »[1], semble être portée par les réseaux sociaux, dont la fonction première est de garantir un contact permanent entre les individus. Cependant, lors des crises économiques, des débats politiques ou de bouleversements culturels ils adoptent un tout autre rôle. Ces réseaux deviennent alors le terrain privilégié à la diffusion publique des opinions, à la dénonciation d’injustices, ou encore à l’expression massive de désaccords. Ils permettent de véhiculer toutes les informations nécessaires de manière instantanée, favorisant l’action collective organisée.

Il serait difficile de nier que le web 2.0 ait facilité les mouvements de révolte ces dernières années. Avec l’expansion d’Internet, les réseaux sociaux offrent d’abord la possibilité de créer un espace public pour diffuser les dernières nouvelles et les opinions. Ils ont également l’avantage de pouvoir tout coordonner rapidement, facilitant les organisations lors de lancements de mouvements collectifs. Enfin, ils permettent d’amplifier les échos d’une action.

Mais peut-on pour autant dire le web fait des révolutions ? Si cette question ne trouve pas de réponse claire, étant donnés les différents rôles joués par les réseaux sociaux, il parait néanmoins que toute organisation d’un projet de rassemblement collectif tire profit des avantages qu’offrent ces réseaux.

Ces constats nous amènent à la problématique suivante :

Comment un partage d’opinions sur les réseaux sociaux se concrétise-t-il en une action collective ?

Si la notion de « réseau social » date d’une soixantaine d’années, elle semble néanmoins particulièrement d’actualité. Un réseau social est un ensemble de relations entre un ensemble d’acteurs, lui-même organisé ou non. Ces relations peuvent être de natures très différentes et les acteurs sont principalement des individus. La sociologie des réseaux sociaux permettrait alors de restituer aux comportements individuels la complexité des systèmes de relations sociales dans lesquels ils prennent sens, auxquels ils donnent sens. Selon cette perspective, un réseau social peut être provisoirement défini comme « constitué d’un ensemble d’unités sociales et des relations que ces unités sociales entretiennent »[2]. Prendre pour objet d’analyse un réseau social dans cette optique méthodologique est donc une manière efficace de comprendre comment une structure sociale peut contraindre des comportements, tout en résultant des interactions entre les éléments qui la constituent. Cela revient à inclure les rapports de ces outils et concepts à l’analyse des grandes questions sociologiques traditionnelles, comme la sociabilité, les groupes sociaux, la cohésion sociale, etc.

L‘essor des réseaux sociaux représente un phénomène social de grande envergure pour plusieurs raisons. D’abord la propagation de l’utilisation des réseaux sociaux n’a pas de frontières, aujourd’hui, 1,5 milliard d’êtres humains utilisent les réseaux sociaux à travers le monde. Pour toucher 50 millions d’utilisateurs, il a fallu 38 ans à la radio, 13 ans à la télévision, 14 ans à internet tandis que Facebook a conquis 100 millions de membres en moins de 9 mois[3]. Ensuite, les réseaux sociaux ont pour caractéristique de toucher tous les domaines sociétaux à n’importe quel moment et n’importe où. En effet, les enquêteurs spécialisés qui travaillent sur ces sujets ont pour habitude de surfer tout simplement sur le net et de mettre en relation l’actualité, les tendances sociétales et tout ce qui intéresse les citoyens connectés d’aujourd’hui.

Dès lors qu’il s’agit d’un phénomène mondial, de nombreuses études ont été menées quant à l’explication de l’essor de ces réseaux sociaux, mais il en existe très peu qui mettent en lumière l’impact de ces réseaux sociaux sur l’action collective. Pierre Mercklé, maitre de conférences en sociologie à l’ENS de Lyon, oriente ses principaux travaux vers les pratiques culturelles des adolescents, les réseaux sociaux, les méthodes quantitatives en sciences sociales et l’histoire de la sociologie. Il écrit La sociologie des réseaux sociaux à travers lequel il fait le point sur la sociologie des réseaux sociaux en abordant successivement ses méthodes puis ses outils. Ses analyses fournissent une base de recherches théoriques pour adapter la sociologie des réseaux sociaux au domaine des indignations et révoltes.

Éric Dacheux écrit en 1998, Associations et communication, critique du marketing (Paris, CNRS Éditions). Il met en évidence les stratégies d’organisations communicationnelles des associations mais il distingue également les différents types de communication auxquels les dirigeants d’associations vont avoir recours dans la mise en ligne d’événements. Ses travaux mêlent partie théorique et cas pratiques.

Puisque les réseaux sociaux fourmillent d’individus à personnalités, cultures, comportements et intérêts différents, ils sont alors une mine d’or pour les associations qui proposent d’innombrables causes à défendre. Au vue de notre sujet, il nous a paru pertinent d’orienter nos entretiens vers 3 types de profils :

  • Une association ou organisation présente et active sur les réseaux sociaux
  • Un membre hiérarchique d’une association ou un militant actif sur les réseaux sociaux
  • Un internaute indépendant de l’association mais ayant pris part à l’une de ses actions collectives

La première caractéristique indéniable des réseaux sociaux tient au fait qu’ils sont plus facile d‘accès, gratuits, a priori neutres,  et plus rarement anonymes ; à la différence des médias traditionnels (journaux, radio, télévision,…).

Ils sont d’abord facile d’accès et gratuits dès lors que la barrière du prix est inexistante. De plus, un compte personnel sur un réseau social n’est pas limité à une frontière nationale et permet de rester connecté et informé sur les actualités de la société à l’échelle globale. Ensuite, la couleur politique des médias étant facilement reconnaissable, l’aspect objectif de ses supports d’informations n’est pas crédible. Prenons l’exemple des journaux qui affirment clairement leurs bords politiques : on suppose que les lecteurs de droite auront une tendance générale à l’achat de journaux tels que du Figaro ou des Échos, tandis que les lecteurs de gauche privilégieront plutôt Libération ou Le Canard Enchaîné. Dès lors l’orientation de l’information reste en adéquation avec la tendance politique du lecteur. Ce comportement ne favorise pas une ouverture à la critique et cantonne les opinions dans un parti-pris de façon à créer de fortes oppositions. Parallèlement, sur les réseaux sociaux, la confrontation des idées est plus libre puisque ceux-ci regroupent des individus de tous bords politiques et les laissent indépendants dans l’expression de leurs opinions (bien que cet aspect semble être à nuancer puisque récemment des organismes tels que SOS Racisme ou la LICRA ont eu recours à la justice afin de dénoncer et sanctionner des propos à caractère raciaux tenus anonymement sur ces réseaux).

Cette hypothèse est d’autant plus forte qu’elle est appuyée par le principe d’anonymat sur les réseaux sociaux. En effet l’anonymat semble être un moyen qui justifie l’engagement assumé, pouvant devenir plus radical de l’internaute, puisque cela permet de rompre le lien entre son message et son identité. Internet n’est pas un média comme les autres : l’articulation qu’il établit entre échanges interpersonnels (dans le prolongement du courrier et du téléphone) et communication de masse (dans le prolongement de la radio et de la télévision) est en grande partie inédite et engendre une « communication interpersonnelle de masse »[4].

C’est à partir de ces caractéristiques que les réseaux sociaux constituent un domaine de recherche suscitant un fort intérêt pour les organisations, mais ils n’en sont pas moins tout aussi difficiles à étudier. L’aspect vaste et grand public des réseaux en fait un terrain d’études particulièrement complexe d’approche dans le cadre de la réalisation d’une enquête sociologique.

D’une part, notre objectif est de réaliser au moins un entretien correspondant à chacun des 3 profils définis précédemment dans le but d’avoir une vision à différentes échelles (interne et externe à l’association) permettant de mesurer l’impact des réseaux sociaux quant aux stratégies communicationnelles visant un maximum de personnes. Pour se faire, nous avons réalisé un premier entretien avec Ivan Dementhon, président de l’Union Nationale Lycéenne qui a organisé les manifestations visant le retour de Léonarda et Katchick ; un deuxième avec une militante, activiste pour la protection des animaux mais rattachée à aucune association précise ; un troisième avec une recruteuse de dons pour divers associations et enfin un entretien avec l’assistante du service communication de l’association Action Contre la Faim. En ce qui concerne le profil militant revendiqué de l’association mais indépendant de sa hiérarchie, la difficulté que nous avons rencontrée est principalement le fait d’avoir réalisé que les profils 2 et 3 se croisent : en effet un membre actif d’une association A n’exclue pas la possibilité qu’il soit également rattaché à l’action d’une association B. Dès lors, il nous a paru nécessaire de s’intéresser aux motivations personnelles d’un individu le poussant à devenir militant. La stratégie des associations devient alors de générer chez un individu ce sentiment d’injuste qui le mène à prendre part à l’action. L’association est la résultante de l’ensemble des motivations personnelles de l’individu qui les poussent à agir au travers d’actions collectives.

D’autre part, nous avons prévu trois types d’observations afin de développer notre enquête. Tout d’abord, puisque notre sujet s’oriente vers un partage d’opinions sur un réseau social, nous avons jugé utile de se cantonner à un réseau social à l’origine de débats et d’oppositions d’idées au quotidien. Nous avons décidé d’analyser le réseau social Twitter afin de comprendre le type d’échanges d’opinions qui éveillent chez les associations leur intérêt pour ce réseau. Ensuite, nous avons voulu comprendre comment les associations élaboraient leurs stratégies communicationnelles en assistant à l’une des réunions de l’association Action Contre la Faim visant la mise en ligne de leurs actualités et de la préparation d’un événement futur. Enfin, la troisième observation que nous avons programmée est l’analyse de la manifestation des élèves de classes préparatoires de Décembre 2013 en rapport avec sa mise en place et son bilan. Nous développerons dans la suite de notre enquête les intérêts et les découvertes que ces observations nous ont apportées.

 

I – STIMULATION DU SENTIMENT D’APPARTENANCE

 

Des affiliations naissantes sur les réseaux sociaux comme moteur de recherche pour les associations

Les internautes sont tous autant d’individus différents qui ont l’habitude de fréquenter les mêmes sites web, ils sont à la recherche d’informations sur des thèmes et des sujets qui éveillent leur intérêt. C’est donc par « homophilie », par affinités sur un sujet, qu’ils risquent de se croiser un jour sur la Toile et commencer à tisser des liens personnels. C’est principalement ce qui motive les associations à diffuser leurs projets à travers les réseaux sociaux dans le but d’attirer des internautes, éventuels futurs adhérents. En diffusant leurs convictions, leurs projets et leurs programmes, ces associations tentent de créer chez l’internaute le sentiment qu’il peut avoir un rôle à jouer à leurs côtés. L’idée que les jeunes utilisateurs de Facebook, entre autres, vivent dans un isolement relationnel est un mythe puisque cette sociabilité à distance constituerait un outil extrêmement puissant de remédiation contre l’isolement et la déliaison, permettant de retrouver un sentiment d’appartenance à un collectif.

Débat sur Twitter portant sur le sujet des Roms

L’objectif est alors de se servir de cette idée et de faire sentir à chaque internaute qu’il est important, que d’autres personnes comme lui, ressentent une injustice et qu’il est possible d’agir contre.

Le maintien de contacts directs néanmoins nécessaire

Cependant cette affirmation est à nuancer, dans la mesure où les membres associatifs préfèrent conserver le contact direct avec leurs potentiels adhérents afin de mieux convaincre ou débattre sur un thème de campagne ou pour faire adhérer une cible en particulier à leur cause. Nous avons rencontré le 18 Avril dernier une recruteuse de dons pour l’association Action Contre La Faim devant la gare de Denfert-Rochereau avec qui nous avons pu nous entretenir concernant son emploi. C’est revêtu de son Tee-Shirt Action Contre la Faim et le sourire aux lèvres que cette jeune femme de 23 ans aborde les passants dans la rue en présentant les projets de l’association qu’elle défend. Bien qu’elle nous avoue ne pas être personnellement engagée dans l’association mais simplement travailler pour une entreprise de recruteurs de dons, c’est avec une accroche telle que « Un enfant malien meurt toutes les 5 minutes » qu’elle tente de sensibiliser les passants. On est alors amené à penser que les associations favorisent les systèmes de sensibilisation directe, quitte à faire appel à des personnes externes à leur lutte. Puisqu’une association doit assurer une récolte de fonds et réaliser un travail d’information et de « conscientisation » de son public, elle est souvent amenée à avoir recours à deux types de techniques : une communication relationnelle engagée, et une communication fonctionnelle qui assure la pérennité de l’association. La seule communication relationnelle ne peut en effet pas toujours garantir sa survie[5].

En revanche, il existe bien des formes de persuasion engagée. Comme nous l’a précisé Ivan Dementhon, président de l’Union Nationale Lycéenne lors de notre entretien le 12 Novembre 2013, les organisateurs de son mouvement se déplacent personnellement pour chercher les lycéens directement à la sortie de leurs lycées afin de leur étayer leurs démarches et leurs actions.

II – D’UN PARTAGE D’OPINIONS INDIVIDUELLES A UN REGROUPEMENT COLLECTIF

Développement de la théorie des liens faibles de Granovetter

La thèse de Putnam, qui soutient l’idée d’un déclin de la sociabilité, est révélatrice puisque pour lui, la sociabilité est l’élément principal d’un « capital social »[6] qu’il considère comme une ressource collective dont le déclin menace la confiance et fait reculer l’action collective. Néanmoins on peut assister à la fois à un déclin de la sociabilité et à un renforcement de la cohésion sociale. On peut discuter de ce lien social à partir de la théorie de la force des liens faibles définie comme « une combinaison de la quantité de temps, de l’intensité émotionnelle, de l’intimité (confiance mutuelle), et des services réciproques »[7]. C’est ce qu’a montré en 1973 Marc Granovetter. Il démontre d’abord que les liens forts ne sont jamais des ponts, c’est-à-dire qu’ils ne permettent pas de relier entre eux des groupes d’individus. Ensuite, une information qui ne circule que grâce à des liens forts risque de rester circonscrite à l’intérieur de « cliques fermées ». Ainsi les liens faibles ont pour but de permettre la circulation de l’information dans un réseau plus vaste. François Héran montre que cela est vrai également en France : « on fréquente ses pairs ». La formulation d’une loi générale s’accordant avec celle de Granovetter pourrait être :

« La densité des échanges au sein d’un milieu ne repose pas sur la densité des réseaux interpersonnels, mais tout au contraire sur leur dilatation. Les deux densités varient en sens inverse ».

On peut donc penser que si le déclin de la sociabilité se traduit par une clôture des réseaux de sociabilité, alors il y a un développement des relations plus différenciées privilégiant les liens faibles plutôt que les forts. Celui-ci serait plus favorable à l’intégration qu’au repli communautaire. Ainsi la fragmentation d’un réseau de sociabilité ajoutée à la présence de liens faibles mène à une mobilisation dans l’action collective.

Les rassemblements collectifs ne peuvent s’opérer que s’il y a émergence d’une cause commune à défendre

Le « réseau des réseaux » est né de la rencontre entre la contre-culture américaine des années 60-70 et l’élitisme méritocratique du monde de l’université et de la recherche. Internet s’est imposé comme une nouvelle arme importante dans l’arsenal militant. Dès lors, les réseaux sociaux constituent un levier puissant de l’action collective, engendrant de nouvelles formes de « média activisme ». Le partage d’opinions représente alors un facteur à l’émergence des causes communes à défendre. Ainsi des rencontres dans un premier temps, puis des regroupements plus importants dans un second temps peuvent se créer. Ces regroupements émanent de la volonté personnelle des individus eux-mêmes. Chercheur à l’université de Versailles Saint-Quentin, Fabien Lorch considère que ces individus peuvent être très différents les uns des autres mais que ce qui les unit, c’est la défense d’une même cause.

« Ce sont des individus entre lesquels vont naître des interactions, basées sur l’affect. Il faut qu’il y ait de la confiance pour que le message se diffuse et de la confiance pour que les personnes se mobilisent. La relation à l’autre passe forcément par ce biais, c’est « l’universalisme du Moi » »

Les mouvements lycéens contre les expulsions de Leonarda et de Khatchik montrent bien comment l’indignation d’un petit nombre de lycéens (les camarades de classe de Khatchik) a permis de rassembler un très grand nombre de lycéens et d’associations lycéennes pour défendre cette cause en très peu de temps grâce, avant tout, à la création de groupes sur Facebook. Le partage de leurs opinions a permis de faire prendre connaissance de la situation et de regrouper dès le lendemain des milliers de lycéens devant leurs lycées.

III – LES RESEAUX COMME SUPPORT INFORMATIQUE POUR LES ASSOCIATIONS

Les avantages des réseaux sociaux attirent l’attention de tous types d’organisations

Les réseaux sociaux tels que Facebook, Twitter, Pinterest ou encore YouTube sont plus que jamais des leviers d’attractivité et des porte-voix événementiels. Entre 2012 et 2013, le constat est sans appel. En 2012, 35% des organisateurs d’événements les qualifieraient de « très importants » selon l’étude Amiando 2012[8]. Ils sont désormais 75% à les qualifier d’instruments marketing indispensables selon la même étude fin 2013. Ces réseaux deviennent alors un support privilégié pour l’étude des phénomènes sociaux émergeants. Nicolas Huguenin, Jean-Christophe Gatuingt et Samuel Coupé, trois jeunes diplômés, ont su tirer profit de l’essor du réseau social Twitter et de l’intérêt de ne pas y retrouver le schéma classique où l’information émane des grands groupes ; mais au contraire, d’une information morcelée entre des millions d’utilisateurs. Ils créent ainsi la plate-forme de veille et d’analyse du réseau Twitter nommée Visibrain, « un outil spécialisé sur Twitter qui analyse les flux de données et permet d’extraire ce qui est pertinent pour une entreprise. […]Ce sera un outil en ligne, payant, qui permettra aux entreprises de mieux connaître leur marché, de l’analyser en temps réel, d’observer leur concurrence, d’en connaître les acteurs influents ».[9] Il s’agit ainsi d’une opportunité offerte à tous les secteurs de pouvoir tirer profit de ces réseaux.

 

Les atouts d’une organisation virtuelle

 

Les réseaux sociaux jouent le rôle de passerelle informatique. Il s’agit d’un support pour tenir informés les adhérents à un groupe. Cela permet aux associations ou aux groupes de mieux s’organiser et de poster des informations sur leurs manifestations, l’avancement de leurs actions ou les résultats que ces dernières auraient donné. Utilisées à bon escient, ces plates-formes virtuelles ont pour réels avantages de permettre à l’organisateur non seulement de fédérer sa communauté en amont des événements et de relayer les actions fortes de l’événement, mais aussi d’anticiper des signaux éventuellement perturbateurs et/ou d’éléments qui pourraient lui porter préjudice (page indisponible, naissance de rumeurs, intempéries,…). Lors de nos recherches on a vu qu’au sein d’une association, la communication à la fois interne et plus particulièrement externe prend une part très importante.

« Une association permet une action collective articulée autour de l’agencement de projets, de la participation et de l’engagement des membres, qui naissent en réaction à des problèmes d’époque. […] L’association possède une identité organisationnelle propre, qui doit donc se traduire par une communication spécifique. »[10]

 

Une stratégie de communication bien administrée en interne permet la propagation du mouvement à une échelle considérable

En ce qui concerne la communication en interne, toute l’organisation passe par des mails et des conférences téléphoniques qui semblent devenir des outils indispensables au bon fonctionnement de l’association, mais qui favorisent aussi l’entretien de liens entre associations. Notre observation au sein de l’association Action Contre la Faim nous a permis de réaliser à quel point les stratégies communicationnelles sont millimétrées. Mme Zaïdi, assistante responsable du Service Marketing nous a ainsi expliqué que le domaine communicationnel de l’association était divisée en différents secteurs (web marketing, service communication et service réseaux sociaux), de telle sorte à ce qu’une réelle priorité soit accordée à ces nouveaux moyens. Le community manager du Service Réseaux Sociaux, M. Seriex, nous apprend ensuite que chaque membre de l’organisme a un rôle bien défini quant à la publication de messages informatifs sur les pages officielles de l’association visant leurs adhérents ou futurs adhérents. La publication des lieux de rassemblement pour les manifestants ou les journalistes nécessite également une réunion de coordination entre les différents pôles avant la mise en ligne. Lors de cette réunion, des points stratégiques sont discutés comme le choix du Hashtag de l’événement sur le réseau Twitter en vérifiant qu’il ne soit pas déjà utilisé par un autre événement, ou l’élaboration des flyers, affiches, invitations, emails,… les plus accrocheurs possible à destination du public. M. Seriex met notamment l’accent sur les atouts qu’offrent ces réseaux sociaux pour l’association : une meilleure coordination des manifestations, des rassemblements de centaines de personnes effectués très rapidement, une liberté d’expression qui permet le partage d’opinions, un moyen d’informer et de s’informer, attirer l’attention des médias étrangers, regrouper des « révoltés solitaires » qui partagent le même sentiment.

D’autre part, plus l’affluence du public est importante plus l’audience de l’événement est démultipliée. Les signaux digitaux émis par le public présent sur le lieu de l’événement comme les tweets, les posts, les commentaires, les vidéos, les photos permettent de toucher un second public extérieur, absent ou informé en « live » lors de la manifestation. Ces publics peuvent apporter une audience supplémentaire et attirent l’attention sur des leaders charismatiques, des personnalités présentes, des tweets racoleurs ou encore des slogans marquants.

Page Facebook datant de décembre 2013 lors de la manifestation pour soutenir les classes Prépa (Paris 75)

D’où l’intérêt d’une organisation parfaitement ficelée en interne.

IV – LES FORMES D’INDIGNATION

 

Les réseaux sociaux constituent désormais un élément légitime à part entière dans la sphère de l’expression militantiste ; si bien qu’on observe une pluralité de formes d’indignations virtuelles. Il existerait en effet une forme passive et une forme active d’indignation ou de révolte sur les réseaux sociaux.

Un recours à une forme passive d’indignation sur les réseaux sociaux amplifie l’impact d’une action concrète

La première, passive, consisterait en une dénonciation verbale sans aller jusqu’aux actes mais favorisant le lien social entre les individus partageant la même opinion concernant un sujet précis. Le réseau social Facebook par exemple, permet à des groupes d’organiser des rassemblements de masse en un lieu et une date fixés. Bien que l’exemple des « apéros géants » manifeste bien la volonté d’une démarche pacifique qui vise néanmoins à se faire entendre, le prochain organisé au Champ de Mars le 23 Mai à Paris vient d’être interdit par la préfecture sans doute à cause des tragiques dérives recensées récemment à Rennes ou à Nantes.

Certains sites de pétitions en ligne ou de « e-manif » ont vu le jour ces dernières années par l’émergence de manifestations dites « virtuelles ». Des sites comme
www.e-manif.fr, www.change.org ou www.cyberacteurs.org sont des organismes partenaires nécessaires pour toutes associations voulant diffuser massivement leurs pétitions sur les réseaux sociaux. En effet, elles proposent une multitude de services quant à la rédaction du contenu de la pétition ou de l’e-manif, définissent les délais et réalisent des bilans pour les associations en demande. Par ailleurs, elles fournissent des conseils afin de mieux faire circuler les pétitions virtuelles en récapitulant les avantages et les faux pas à éviter. Les pétitions les plus soutenues ont pour points communs d’avoir fixé un objectif convaincant et d’avoir utilisé les réseaux sociaux de manière pertinente. Marie Amélie Ribatto, une militante activiste pour PETA et 30 millions d’amis rencontrée le 25 Avril dernier, nous confirme lors de notre entretien que les démarches menées par ses associations doivent principalement leur succès à ces sites.

« Je partage des articles et des pétitions sur mon mur Facebook tous les jours sans exception » 

La seconde, active, aurait pour but le passage à l’acte et l’expression verbale matérialisée lors de manifestions par exemple. Dans les deux cas, ces formes d’indignation ont pour point de départ les réseaux sociaux tels que la création de groupes sur Facebook ou les hashtags sur Twitter. Nous pouvons constater que la participation à un rassemblement via un groupe sur Facebook par exemple, pousse plus les membres à participer à l’évènement. Prenons l’exemple des camarades de classe de Khatchik qui, après s’être indignés face à son expulsion, auraient décidé de mener un soulèvement pour montrer leur colère contre cette injustice. Ils ont alors été rejoints par les associations lycéennes, et des manifestations ainsi que des blocages de lycées ont pu être réalisés.

L’alternative d’une forme d’action médiane entre active et passive

Les webmasters du site www.cyberacteurs.org proposent une alternative entre les manifestations virtuelles et les manifestations physiques, en devenant « cyber acteurs ». Devant son ordinateur, le cyber acteur, considéré comme un participant actif, peut prendre part au rassemblement de chez lui en même temps que la « vraie » manifestation. Le site propose également une rubrique ouverte pour exprimer son soutien aux manifestants et discuter avec les autres cyber-acteurs. Cette année, l’association La Manif Pour Tous se lance dans l’e-manif en proposant une application sur smartphone « ZoomZoomZen »[11]. Cette application propose un système de géolocalisation des manifestants sur une carte publiée en direct de l’événement.

 

 

V – DE LA MANIPULATION DES INTERNAUTES

La programmation volontaire des réseaux sociaux dans le but de piloter l’internaute

Les effets sociétaux pervers des réseaux sociaux ont fait l’objet de nombreuses études et critiques.

L’ouvrage « Social Computing and Behavioral Modeling »[12] s’inspire de l’étude des réseaux sociaux et permet notamment de mettre en lumière ces effets pervers. On y apprend par exemple que l’élaboration d’un système binaire extrêmement basique de « J’aime/J’aime pas » sur Facebook ne représente en réalité que la partie émergée de l’iceberg. Rien dans l’architecture de ce réseau social international n’est laissé au hasard, pas même la plupart des jeux « sociaux » que ce dernier héberge. Le principe créatif est totalement effacé derrière une vaste « boîte à outils » de techniques de conditionnement développées depuis des années. Les ressorts de la psychologie sociale, les mécanismes de récompense et de gratification sont exploités par la quasi-totalité des communicants.

Le réseau social représente alors le terrain de jeu idéal pour les programmeurs qui ne cherchent désormais plus à convaincre leur cible, mais à l’engager pleinement en jouant des ressorts inconscients des internautes. En effet, il existe des techniques concrètes qui ont été développées explicitement dans le but d’apprivoiser les masses, de contourner les processus conscients et le sens critiques afin d’agir directement sur l’inconscient, bien plus malléable, et d’amener l’internaute (ou la cible) à réagir non pas de manière rationnelle et dans son propre intérêt, mais au contraire comme le programmeur l’a décidé au préalable. Les réseaux sociaux fournissent ainsi un moyen d’action direct sur l’usager, mais surtout un moyen d’observation instantané des dynamiques sociales et individuelles très complexes.

 

L’influence exercée sur les participants à un mouvement remet en cause l’implication motivée

Dès lors qu’une influence s’exerce sur les individus qui s’indignent ou se révoltent, on peut remettre en cause leur liberté de prise de position, et par là-même l’objet de révolte lui-même.

L’exemple de la manifestation des classes préparatoires à la suite du projet du ministre de l’éducation Vincent Peillon en Décembre 2013 est révélateur. Nous sommes allées à la rencontre d’étudiants de classe préparatoire HEC en 2ème année au Lycée Montaigne à Paris. Au premier abord, il semblerait que les étudiants eux-mêmes soient indignés par la réforme qui concerne les conditions de travail et la rémunération de leurs enseignants.

Cependant, certains élèves interrogés affirment être présents par obligation de leurs professeurs. En effet, ces derniers auraient refusé de corriger les DS et menacé d’annuler les concours blancs si leurs élèves ne se présentaient pas à la manifestation. L’idée que les professeurs de classes préparatoires étaient soutenus par les étudiants, sensibles à leurs situations, serait donc moins recevable. La valeur quantitative de la manifestation en question est non seulement remise en cause, mais les motivations des participants sont douteuses.

 

Report de discussion avec Khoi, un élève de classe préparatoire

Karine : Je voulais avoir des informations sur la manière dont c’était (ndlr la manifestation des classes préparatoires) organisé. […]

– Un élève : Ca n’est pas entièrement organisé sur Facebook. Ce sont plutôt des professeurs de classes préparatoires qui s’envoient des mails et puis chacun mobilise ses élèves.

– Karine : Les professeurs vous en parlent en classe ? Ils vous demandent de vous mobiliser ou vous donnent toutes les informations sur la date, l’heure et le lieu de la manifestation ?

– Un élève : Oui. Et bien pire, ils ne nous « demandent » pas, ils nous menacent et nous font du chantage si on ne se mobilise pas avec eux, ils ne nous rendent pas nos Devoirs Surveillés et ils menacent d’annuler les concours blancs. […]

– Karine : Ok, c’est intéressant à savoir. Mais ça vous a influencé entre vous pour vous mobiliser ?

– Un élève : Pas trop pour notre classe, on n’aime pas se laisser faire. Mais il y avait du monde dans les autres prépas et des autres lycées (ndlr pour qui c’était le cas) à ce qu’il parait.

– Karine : Mais le groupe Facebook « Sauvons la prépa ! » est tenu par des étudiants ou des professeurs ?

– Un élève : Par des étudiants je pense mais ce n’est pas par ce biais là que nous avons reçu les informations.

– Karine : Il y a quand même plus de 8000 personnes sur le groupe.

– Un élève : Oui. Et c’est rien 8000. Déjà parmi les 8000 qui ont liké tu dois en avoir juste 100 qui se mobilisent vraiment. Et puis on doit être 100000 étudiants de prépa au total. Ce qui est bien c’est que les médias commencent à connaitre le mouvement. Il y a pas mal de monde qui écrit sur nous.

Dès lors, l’implication personnelle et motivée doit être un facteur dominant. Or, si on compare le nombre d’étudiants participants à la manifestation et ceux qui adhèrent à un groupe sur les réseaux sociaux qui prévoyait l’événement, on constate un écart significatif. Cependant, on peut émettre une nuance sur les enjeux liés au ralliement pour une cause précise. Dans l’exemple de la manifestation des classes préparatoires, les élèves avaient un enjeu personnel lié à leur réussite scolaire et professionnelle. Si on se base sur des enjeux plus sociétaux comme l’adhésion à une association lycéenne alors le phénomène de suivisme dans les signatures de pétition par exemple est moindre selon le président de l’UNL.

L’idée générale qui semble se dégager est l’importance et l’influence des réseaux sociaux dans la société. Puisqu’ils semblent être le fondement même et le support privilégié de toute action collective, ils deviennent indispensables. A l’origine uniquement utilisés dans des domaines culturels et sociétaux, les réseaux sociaux représentent aujourd’hui un pilier majeur pour l’organisation et la coordination de toute mobilisation collective. En effet, dans les années 1980/1990, les mouvements sociaux déclinent au profit de modes d’actions plus médiatiques. Les actions les plus spectaculaires et programmées à l’avance sont privilégiées par les médias. L’engagement est plus distanciés, les causes sont plus spécifiques, le recours à la sensibilisation et à l’émotion du public sont sollicités. Une nouvelle forme d’engagement plus ostentatoire sur les réseaux sociaux émerge alors et représente dès lors une nouvelle catégorie de mouvements sociaux.

Le domaine politique utilise d’autant plus les réseaux sociaux, devenus le terrain de jeu des débats et des représentations des tendances politiques. Avec l’expérience publique des réseaux sociaux, on peut penser que les gouvernements pourraient porter une attention et un intérêt plus officiel à ces réseaux sociaux.

La théorie d’Olson tirée de Logique de l’Action Collective propose une vision individualiste de l’action collective. Cependant le paradoxe d’Olson indique que pour qu’un mouvement réussisse, il faut forcément qu’il y ait un accord entre tous les individus qui le composent. Plus le mouvement se développe, plus il se fragilise car il se réduit ; a contrario, plus un mouvement est restreint plus l’accord est facile à trouver. Or afin d’évaluer la pertinence de cette théorie, il faudrait prolonger notre étude en s’intéressant au bilan final de l’action collective dont l’origine était un échange d’opinions sur les réseaux sociaux. A travers les deux filtres que représentent la police et les médias, il existerait une forme éventuelle d’estimation de l’impact de l’action collective, mais chacun des filtres, ne proposant pas une perception neutre des faits, il est nécessaire de les confronter pour en tirer l’image la plus proche possible de la réalité.

Face à cette théorie, les principaux leaders de la théorie de la mobilisation des ressources réagissent en expliquant que le mouvement ne peut se réduire à une simple vision individualiste mais qu’au contraire c’est le « comment » qui détermine le « pourquoi ». Un mouvement peut s’étendre seulement s’il dispose des ressources dont il a besoin pour prospérer, ce qui est généralement le cas sur les réseaux sociaux.

Ainsi, on pourrait être amenés à penser que le paradoxe d’Olson s’appliquerait plutôt aux manifestations physiques tandis que la théorie de la mobilisation des ressources s’adapterait plus facilement aux manifestations qui restent de l’ordre du virtuel.

 

[1] Dictionnaire Larousse

[2] PIERRE MERCKLE, Sociologie des réseaux sociaux

[3] Balagué et al. 2010

[4] PIERRE MERCKLE, Sociologie des réseaux sociaux

[5] DACHEUX, Éric (1998), Associations et communication, critique du marketing, Paris, CNRS Éditions

[6] R. PUTNAM Bowling Alone « The Collapse and Revival of American Community », 2000

[7] GRANOVETTER, The Strength of Weak Ties, « American Journal of Sociology », Mai 1973

[8] « Comment la branche événementielle utilise-t-elle les médias sociaux ? » une étude Amiando,

http://e-strategie-consulting.com

[9] http://newsle.com/article/0/27561753/

[10] DACHEUX, Éric (1998), Associations et communication, critique du marketing, Paris, CNRS Éditions.

[11] http://lamanifpourtous.fr/fr/toutes-les-actualites/113-emanif

[12] Par Huan Liu, John J. Salerno, Michael J. Young; Springer Edition.

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