Le nouveau visage d’une jeunesse de droite : les « Antigones »

Introduction

Depuis le 6 mai 2012, à la suite des élections présidentielles, un gouvernement de gauche est au pouvoir, dirigé par François Hollande et Jean-Marc Ayrault jusqu’à la fin du mois de mars 2014, ce dernier ayant été remplacé depuis lors par Manuel Valls. De nombreuses mesures prévues dans leur programme ont été mises en place, comme le mariage pour tous (loi autorisant les couples de même sexe à se marier et par extension à adopter) et l’application de la parité au sein du gouvernement. De plus, un ministère des droits de la femme a été créé avec comme principal objectif de réduire les inégalités entre les hommes et les femmes. Par exemple, il existe désormais une loi qui sanctionne les entreprises rémunérant moins les femmes que les hommes à poste égal (même si les salaires des femmes restent en moyenne 25% inférieurs à ceux des hommes à poste égal). Ce genre de mesures sont le résultat de plusieurs décennies de combats féministes. Elles semblent désormais stimuler une contestation dont la forme emprunte à la fois aux registres d’action de la droite traditionnelle et à ceux des nouveaux mouvements sociaux.

La politique familiale du nouveau gouvernement, en particulier depuis le débat précédant l’adoption de la loi sur le mariage pour tous, est vivement critiquée par une partie de la population. De grandes manifestations dites « pour tous » ont eu lieu tout au long de l’année 2013. Ces manifestations ont mis en lumière une partie de la population attachée à des valeurs conservatrices, jusqu’à alors moins médiatisées. Ces manifestations ont fait émerger sur la place médiatique des groupes catholiques parfois extrêmes comme CIVITAS (déjà connu pour leurs rassemblements anti-IVG dans le 20ème arrondissement de Paris devant l’hôpital Tenon) et des groupuscules d’extrême droite participant à ces manifestations. Cependant, il est indispensable de séparer ces groupes extrémistes des « simples » manifestants issus de groupes conservateurs que nous pouvons simplement associer à des individus attachés aux valeurs de la droite. Ces individus ont en commun une vision traditionnelle de la famille, comprenant le schéma patriarcal classique. La place de la mère et du père, et donc de l’homme et de la femme au sein de la famille, est mise au centre de leur argumentation.

Cependant, nous avons parlé de ces décennies de combats féministes, qui ont permis une évolution des mentalités sur la place de la femme dans la société, sur les rôles des parents au sein de la famille, et qui ont facilité un progrès en matière d’égalité des sexes en rendant évident que les hommes et les femmes sont égaux en droit. Dans ce contexte, un groupe de féministes radicales, les FEMEN, est né, réalisant des actions “choc” pour afficher une femme combattante, indépendante de l’homme, et engagée. Mais les groupes manifestant contre le mariage homosexuel ont mis en lumière des idéaux conservateurs et anti-progressistes. Ils sont le témoin du malaise d’une catégorie de français mal à l’aise vis-à-vis des changements sociaux. On perçoit ici une volonté d’involution et une peur de l’anomie qui passerait par la destruction de ce qui représente pour ces individus le ciment de la société, et de manière plus large notre civilisation, à savoir la cellule familiale. Il s’agit donc pour ces manifestants d’une lutte contre les injustices, contre le changement du schéma traditionnel familial. Par une colère généralisée, ces individus s’unissent pour s’indigner, ou se révolter. Ces manifestations ont donc permis une libéralisation de la parole de l’extrême droite.

Depuis quelques décennies, de nouveaux mouvements sociaux naissent, notamment, depuis les années 2010 en France, avec des formes d’indignation très modernes. C’est par exemple le cas des indignés en Espagne, mais aussi de ces “Manif pour tous”, qui mettent en avant non plus des banderoles avec des slogans critiques, mais avec des citations philosophiques ! Nous pourrions parler de mouvements indignés intellectualisés. Il est donc important de s’intéresser à ces nouveaux mouvements sociaux, car il s’agit d’un phénomène récent, et pas encore totalement analysé. Il est important de pouvoir comprendre les raisons qui amènent à toutes ces nouvelles formes de révolte et d’indignation, de savoir pourquoi nous avons à faire à une contestation si généralisée.

Nous nous intéresserons donc aux formes de contestations présentes en France depuis les années 2010. Nous nous sommes centrés sur un groupe de femmes, « Les Antigones », se révélant anti-FEMEN, et critiquant les combats féministes récents. Ce mouvement s’inscrit parfaitement dans le thème étudié: la lutte contre les injustices. Ces femmes voient en effet les avancées en matière d’égalité des sexes comme des injustices faites à la femme. Elles mènent donc d’abord une révolte contre le féminisme en général, puis contre la société tout entière dans un second temps. Elles s’indignent et contestent le modèle de la femme proposé par la société française. Nous nous sommes donc demandés pourquoi de jeunes femmes tendent à remettre en question la place de la femme proposée par la société française après des décennies de combats féministes.

En effet, ces Antigones sont nées à la suite des manifestations “ pour tous”, en avril 2013. Elles ont profité de la libéralisation de la parole de la droite pour créer leur mouvement. Elles se prénomment Antigones, en faisant référence à l’œuvre de Sophocle car elles se placent contre les lois de la cité, donc contre la société, contre le modèle qu’elle offre à la femme, contre les féminismes récents, contre les changements des schémas familiaux, contre l’égalité des sexes. Ce qui a motivé ces jeunes femmes à l’origine de la création des Antigones est leur indignation face au groupe des FEMENS. L’une d’entre elles s’est infiltrée au sein de ce groupe de jeunes ukrainiennes qui déambulent seins nus dans les rues de Paris et qui se revendiquent du féminisme. Les Antigones rejettent donc le terme de féminisme à cause de la portée péjorative qu’elles lui donnent. Pour elles, le féminisme est le symbole de la femme “hystérique et castratrice”. Elles prônent donc la féminité et la complémentarité des sexes, et non l’égalité des sexes. Nous reviendrons plus tard sur ces termes, afin de bien les comprendre et de mieux les cerner.

Il faut donc à présent définir les termes centraux afin de mieux les comprendre. Le féminisme, qui est un mouvement pour l’extension du rôle et du droit des femmes dans la société, s’oppose à l’anti féminisme qui serait un sentiment d’animosité à l’égard des avancées égalitaires entre hommes et femmes et qui prône le retour à une société plus traditionnelle et patriarcale.
Ce sont ces deux mouvements que nous avons tenté de mettre en lien, au travers d’articles ayant déjà étudié ces notions. Les articles étudiés soulignent la montée de l’extrême droite et l’évolution de la place de la femme dans les sociétés. Nous avons repris un article de Claude Lesselier, « De la vierge Marie à Jeanne d’Arc, images de femmes à l’extrême droite » ainsi qu’un autre de Francine Descarries, « L’antiféminisme « ordinaire » ». Il s’avère que l’étude de ces articles est insuffisante pour analyser le groupe des Antigones car elles ne semblent pas être des anti féministes à proprement parler. En effet, ces textes sont datés (le premier de 1997, et le deuxième de 2005) et n’ont pas donc une analyse pertinente des mouvements sociaux en France dans les années 2010. Le mouvement que nous étudions s’inscrit dans une autre perspective totalement nouvelle, et pas encore analysée. Nous avons pu comprendre grâce à l’observation participante certaines choses qui ne coïncident ni avec l’anti féminisme ni avec le féminisme.

Elles ne sont pas pour une femme tenue à la maison, ou pour une forme très traditionnelle de la femme, elles ne sont pas non plus contre son émancipation, mais chercheraient plutôt à apporter une revalorisation de la féminité, tout en se basant sur la complémentarité hommes-femmes, sur ce qu’ils s’apportent l’un à l’autre. De même, une spécificité très innovatrice de ce nouveau mouvement social est qu’il revêt un caractère plus intellectuel, plus philosophique que les mouvements plus traditionnels. Les Antigones aiment se retrouver pour débattre sur leurs lectures, échanger leurs opinions et points de vue. Il y a chez elles l’importance de la parole, voire de la rhétorique. Les débats qu’elles organisent les jeudis soirs sont d’ailleurs ouverts à tout le monde, même aux hommes, qui sont les bienvenus pour échanger leurs idées (voire aider la formation, parfois, si besoin). Il n’y a donc pas de soumission à l’homme. Elles veulent, au nom de leur mouvement, garder leur indépendance. Elles s’allient volontiers à d’autres groupes à peu près similaires sur la forme, comme les NavNal (Ni à vendre ni à louer) avec qui elles avaient menées une action pour dénoncer la femme comme objet de consommation, et elles s’opposent, presque logiquement, aux Femen, notamment sur leurs modes d’action, mais aussi sur leurs idées.

Nous avons donc tenté de saisir tous les enjeux auxquels sont confrontées les Antigones, et nous avons entrepris une étude sur les sujets auxquels elles s’intéressent, comme le corps, la transmission, l’avortement, etc. Nous avons pu remarquer qu’elles se placent avant tout dans la réflexion et le débat, au nom de la défense de la femme, car comme nous avons pu le réaliser au long de notre enquête, ce qu’elles proposent en premier lieu c’est une toute autre approche de la femme, en contestant notamment la violence symbolique qui lui est faite.

Pour l’analyse de ce projet, nous nous sommes principalement appuyés sur des enquêtes qualitatives. En décembre 2013, nous avons réalisé trois entretiens dans un cadre individuel et nous avons alterné avec des entretiens exploratoires entre avril et mai 2014. Nous avons pu étudier ce mouvement de plus près grâce à une observation participante entre octobre 2013 et mai 2014, et nous avons ainsi suivi de près leurs actions et conférences régulièrement. Nous avons donc décidé d’infiltrer l’un d’entre nous, afin de pouvoir observer leurs relations en interne, sans la présence de membres extérieurs au mouvement. Pour les besoins de l’enquête, nous avons également mis en place une observation de leurs différentes publications sur les réseaux sociaux et sur leur site web.

Il est important de noter que notre découverte du mouvement s’est faite via un reportage du Supplément de Canal +. Cette première prise de contact nous a forgé une vision plutôt négative du mouvement, paraissant très en relation avec l’extrême droite. Les filles du mouvement étaient présentées comme des anti féministes et indéniablement proches de l’extrême droite. Après avoir cherché succinctement des articles sur internet concernant leur mouvement, il nous a paru évident que leur manière de s’exprimer, leurs idées, et même leur vocabulaire renvoyaient à ce mouvement politique français. D’autant plus que les Antigones, se revendiquant apolitiques et sans confessions particulières, ont une appartenance à la communauté catholique.

Étant données nos positions politiques et confessions religieuses diverses, il nous a fallu prendre de la distance avec ces préjugés de départ, afin de pouvoir analyser le mouvement avec le plus d’objectivité possible. C’est ainsi qu’au fur et à mesure, notre premier avis sur le mouvement a évolué. Il était donc intéressant pour nous d’étudier un mouvement de jeunes opposées au féminisme, et proche des idéaux de droite, afin de pouvoir le comprendre ou du moins, l’expliquer.

Un nouveau mouvement social aux valeurs traditionnelles ?

Une naissance polémique : la “Manif pour tous” et les FEMEN

Nous allons dans un premier temps analyser comment ces jeunes filles se sont servi des événements du mariage pour tous de 2013 et ont ainsi profité de la médiatisation et la libéralisation de la parole des groupes de droite pour se mettre en avant. Il faut savoir et comprendre que les contestations de 2013 contre le mariage homosexuel sont nées d’une réaction d’inquiétude, d’une perte de repère et d’une peur de période d’anomie (au sens de Durkheim). Ainsi, l’abandon du système patriarcal et le changement radical du schéma familial provoquent une volonté d’involution (en opposition à “révolution”), et d’un retour à des valeurs traditionnelles. Le groupe étudié s’insère dans la même perspective de peur et d’inquiétude sur le plan familial, mais aussi sur le plan du modèle de la femme proposée par la société. En effet, la mise en avant d’un féminisme exacerbé via la nudité, notamment chez les FEMEN, a provoqué l’indignation chez ces jeunes femmes. Elles se soulèvent donc en un premier temps contre les FEMEN, ayant le sentiment que leurs actions “vont trop loin”. Ce mouvement est un nouveau mouvement social (NMS), et se caractérise par la protestation, la provocation. Elles défendent le droit des femmes et sont adeptes du féminisme radical appelé « sextrémisme ». Il s’agit aussi d’un mouvement d’intolérance radicale, antireligieux et athée, se distinguant de la laïcité qui « accepte l’inacceptable », selon elles. C’est ainsi qu’Iseult Duran, chef du groupe des Antigones, s’est infiltrée dans les FEMEN peu de temps avant de créer le mouvement. C’est donc en voyant ce féminisme poussé à l’extrême qu’elle aurait voulu créer un mouvement contre elles, avec un combat, en un premier temps, anti-FEMEN.

« Nous, les Antigones, avons dénoncé leurs méthodes d’action dégradantes, leur fonctionnement sectaire, leurs profanations liberticides et la réification du corps féminin qu’elles opèrent pour le réduire à une marchandise médiatique. Autant d’aberrations qui portent préjudice aux femmes en renforçant la misogynie ordinaire. Elles confirment les stéréotypes sur l’hystérie féminine et viennent nourrir l’imaginaire dominant – de violence et de sexe mêlés. Le silence assourdissant de leurs corps démultipliés dans l’infini photographique réduit les femmes au seul plan sensible et corporel. » Mathilde

Ainsi, la création du groupe des Antigones viendrait d’une frustration de ne pas pouvoir s’identifier à des mouvements et groupes qui proposent une vision de la femme erronée. Comme elles n’ont pas trouvé de satisfaction dans ce qui existait déjà, cinq filles ont fondé ce mouvement, qui par la suite est devenu plus large. Cependant, elles reconnaissent l’importance des combats féministes de ces dernières décennies :

« Je pense que y a un certain nombre d’avancées et de combats qui étaient très très légitimes et qui ont permis de faire avancer les choses concrètement sur l’égalité salariale, sur la représentation politique… » Yseult

D’autre part, c’est grâce aux indignations de la “Manif pour tous” que leur groupe a vu le jour. Elles ne nient pas que leur mouvement date et ressort de la « manif pour tous », donc aux alentours d’avril 2013. La plupart d’entre elles y ont même assisté. Cependant, elles veulent montrer que l’idée de la création du groupe vient d’avant, et qu’elles n’ont pas de points communs avec les idéaux de ces manifestations. Il s’agit sans doute d’un combat bien distinct, mais tous deux accordent une importance très grande à la famille, et à la mère. Les Antigones combattent pour montrer que les hommes et les femmes sont distincts et ont des rôles différents. Ce que nous avons donc pu conclure sur la raison de la naissance de ce groupe est que les nouvelles générations sont beaucoup moins décomplexées et beaucoup plus combatives que les générations antérieures. C’est ainsi que ces Antigones peuvent s’indigner publiquement, chose que leurs mères n’auraient jamais faite. Le groupe est donc né en réponses à deux modèles de femmes proposés. D’une part, le modèle de femme donné par les féministes, où il y a une négation de la féminité selon les Antigones. D’autre part, le modèle donné par la religion catholique, un peu “dépassé” selon elles. La raison de leur création est donc de pouvoir donner une nouvelle vision de la femme, afin d’affirmer féminité et liberté. Peut-on alors parler d’un nouveau “Nouveau Mouvement Social” (NMS) ?

Une évolution qui stagne : un groupe qui manque d’actions pratiques

Nous nous sommes donc plongés dans l’étude d’un mouvement très récent, qui ne se trouve qu’à ses débuts. Ceci est à la fois avantageux et désavantageux. En effet, nous ne pouvons pas tirer toutes les conclusions possibles car elles sont encore en pleine création et développement. Elles veulent d’abord créer le débat, poser des questions, sans fournir des réponses immédiatement. Elles se donnent rendez-vous tous les jeudis, depuis un an, dans un bar situé dans le Marais. Étant cinq membres au tout début, elles disent être cinq cent quarante huit dans toutes la France aujourd’hui. Or, par l’observation participante, nous avons pu voir que toutes les données théoriques n’étaient pas souvent réelles. Lors d’une réunion générale à Paris (une des réunions les plus importantes), qui devait réunir un grand nombre de membres venant de toute la France (Lyon, Marseille, Dijon), elles étaient au maximum dix. C’est ainsi que l’évolution du groupe stagne un peu. Elle n’ont pas encore déposé les statuts d’association, et se disent être un “mouvement”. Depuis Février 2014, elles ont voulu faire avancer les choses, et ont donc mis en place des conférences tous les jeudis dans “leur bar”. Cependant, ces conférences ne font pas évoluer leur groupe. Elles invitent des personnes “connues” qui viennent parler sur un sujet précis et qui va dans le sens des idéaux des Antigones. Mais sur le plan pratique, sur les actions réalisées depuis octobre 2013, il n’y en a pas un grand nombre. Elles ont donc préféré développer le plan intellectuel, et ont laissé de côté les actions et les contestations. Les Antigones sont des indignées, et non des révoltées: c’est ce que nous pouvons en conclure. Cependant, il est possible que dans un futur proche, elles fassent plus d’actions concrètes.

Un fonctionnement par réseau et contact

Nous avons vu que la création du groupe ainsi que l’évolution sont complexes. Il n’en n’est pas de moins pour le fonctionnement. Crée depuis un an, elles ont mis en ligne leur charte, leurs idéologies, et leurs travaux dans leur site web : Antigones.fr. Elles sont aussi présentes sur Twitter et Facebook, et c’est à travers ces trois réseaux qu’elles communiquent sur leur mouvement. Pour y adhérer, il faut donc envoyer un mail, puis prendre rendez-vous avec elles. Il n’y a pas de “carte membre”, chacun se rend aux réunions quand il le souhaite. Ainsi, les membres qu’elles recherchent sont certes les femmes en priorité, mais, les hommes ne sont pas exclus. Elles ne demandent ni CV, ni orientation politique, religieuse ou sexuelle à leurs nouveaux membres. Cependant, les membres du groupe sont d’origine et d’orientation politique homogènes. La plupart des membres sont sympathisants de droite, voire d’extrême droite. La grande majorité a participé aussi aux “Manif pour tous”. Le développement du groupe fonctionne donc grâce aux contacts que Les Antigones ont pu se faire lors de ces manifestations anti mariage pour tous, ainsi que par leurs amis et familles. Il s’agit donc d’un réseau fermé, mais assez large, qui réunit les sympathisants de droite autour de la question de la femme. Elles se sont donc développées grâce à leur réseau personnel, qui ont financés leurs premières actions, et qui leur ont fournis des contacts dans la télévision, dans la presse, et sur le net. Cependant, ceci devient un inconvénient qu’elles négligent : elles apparaissent sur des chaînes web connotées extrême droite (TV Libertés), sur la presse de droite, et sur des site web conservateurs. Nous pouvons donc comprendre que les sympathisants de gauche ne soient pas attirés par ce groupe, et que les personnes qui y adhèrent restent dans la sphère politique de droite. Les Antigones fonctionnent donc par un réseau de contacts et d’amis travaillant dans de nombreux secteurs utiles pour elles (photographes, cinéastes, artistes, journalistes, producteurs, avocats, etc.).

Les connotations conservatrices et politiques dissimulées plutôt que dédaignées

Sur leur site web, aucune marque politique ou religieuse n’est présente : il n’y a pas de drapeau français, pas de croix religieuses. Au contraire, elles utilisent des teints de gris et les articles sont écrits sur fond blanc, illustrés par des photos de paysages de nature, des enfants ou de belles femmes dans des situations diverses (maternité par exemple), vêtues en blanc. Nous retrouvons ainsi un florilège d’articles contre les violences faîtes aux femmes, une lettre ouverte au Président, et des articles portants sur des livres qu’elles ont lu. À aucun moment l’idéologie politique est clairement énoncée, ni leur relation proche avec la “Manif pour tous”. Elles utilisent donc la rhétorique pour mettre en avant leurs idées. Cependant, il faut aller au delà du clivage gauche/droite. Elles essaient dans leur charte de montrer qu’elles ne se mêlent pas de la politique, et qu’elles ne se centrent que sur le modèle de la femme qu’elles veulent offrir. Issues pour la plupart de milieux conservateurs un peu fermés, elles veulent s’ouvrir à tout le monde, et toucher le plus grand nombre de personnes. Pourtant, elles ne séduisent que les individus de même origine, de même orientation politique et religieuse…
Il s’agit donc d’un nouveau mouvement social, qui à première vue parait assez traditionnel, ancré sur des idéologies et valeurs conservatrices. Il est donc difficile de caractériser leur mouvement: anti féminisme ou nouveau féminisme ? D’une part, elles ne prônent pas pour un retour de la femme à la maison, soumise à son mari. D’autre part elles critiquent les féminismes récents. Il s’agit d’une nouvelle forme d’indignation, avec des connotations conservatrices dissimulées.

Les Antigones, des femmes qui se veulent féminines

Des femmes aux allures virginales défiant les lois de la cité

Nous avons donc vu que Les Antigones se caractérisent non pas comme des féministes à proprement parler mais plutôt comme des femmes prônant la féminité. Le terme féministe est aujourd’hui trop connoté et c’est pour cela qu’elles souhaitent s’en différencier.
Le nom du mouvement Antigones leur vient de la tragédie grecque de Sophocle. Antigone est une jeune femme qui doit faire face à un choix : respecter la loi de la cité ou respecter les lois divines. Ce qui fait naître chez Antigone un sentiment d’injustice et de frustration. Elle se bat contre tout cela. Dans cette société grecque les femmes n’ont aucun poids et aucun avis à donner. Antigone prend donc l’image de la femme libre et forte qui s’oppose aux lois dictées par la cité pour répondre à ses convictions personnelles. Elle décide de se dresser seule face aux Rois. Finalement, l’image d’Antigone représente le combat que souhaitent mener ces jeunes filles. En effet elles regrettent la tournure que prend l’identité féminine, elles souhaitent se défaire du statut normatif de femme qui est accordé dans nos sociétés modernes. Elles se situent dans un combat contre les normes imposées en voulant se rattacher à des valeurs plus traditionnelles.
Ces valeurs traditionnelles se ressentent dans l’image qu’elles veulent dégager. En effet sur leur site nous pouvons voir des images de femmes, maternelles portant de longues robes blanches, aux cheveux longs. En bref, une image assez angélique qui s’oppose totalement à l’image de la femme qui est véhiculée par les médias ou encore par des groupes féministes telles que les FEMEN. Chez les Antigones, il ne s’agit pas d’affirmer sa féminité par la nudité mais plutôt par sa grâce et sa respectabilité. Elles apparaissent dans des robes blanches. Le blanc est une couleur qui symbolise un désir de neutralité et de pureté (pureté est à entendre dans le sens de pureté des intentions et non pas la pureté innocente trop souvent attribuée aux femmes et qui devient trop réducteur). Enfin le mouvement se veut très proche de la nature et de l’écologie. Elles ont fait planter un olivier à Marseille qui est l’arbre provençal par excellence. Cette action montre davantage leur coté très simple, proche des traditions, du naturel.
Il a été intéressant de voir aussi que les combattantes n’étaient pas des « mamans ». En effet, il s’agit pour la plupart des membres, de filles entre 20 et 30 ans qui étudient, qui travaillent. Il est donc assez paradoxal de voir que ces filles militent pour le rôle de la mère, pour le schéma familial traditionnel, alors qu’elles ne sont pas elles-mêmes mères de famille. Je cite :

« C’est pas les mamans qui se préoccupent de refaire le monde… », Anne-Sophie

Des origines sociales homogènes : le rôle de la socialisation dans leur engagement

Lors des quelques rencontres que nous avons pu avoir avec elles, nous avons tout de suite constaté qu’elles avaient eu une socialisation assez similaire. Elles appartiennent à un monde intellectuel comme nous l’a confié Marie-Charlotte lors de l’entretien qu’elle nous a accordé :

“ Et l’éducation a toujours été très intellectuelle à la maison.”

De plus, elles ont pour la plupart d’entre elles eu accès a un niveau d’éducation élevé, et font à présent de grandes études. L’une d’entre elles a suivi une Prépa Hypokhâgne au Lycée Condorcet, puis à l’École du Louvre. Lors de leur permanence elles débattent autour de grands concepts théoriques et citent des auteurs tels que Badinter, Aristote, Descartes, Sylviane Agacinsky ou encore Louise Labé, ce qui témoigne du fait que ces jeunes femmes sont cultivées. Les quartiers qu’elles habitent et fréquentent sont aussi emblématiques de leur milieu social: lors de notre toute première rencontre avec les Antigones, nous les avions retrouvé au départ de leur marche silencieuse pour lutter contre les violences faites aux femmes dans le 7éme arrondissement de Paris. L’un de nos entretiens s’est déroulé à Convention, là où vit l’une des membres du mouvement. Leurs permanences se tiennent dans le quartier du marais qui connaît un phénomène d’embourgeoisement très fort et ou le prix du verre de vin monte à 5 euros. De plus, une des membres a grandi à Versailles. Ces quartiers sont ceux dont les prix au mètre carré sont des plus élevés et s’opposent à l’Est parisien symboliquement de gauche. Bien que le mouvement Antigone soit un mouvement apolitique, elles restent cependant des jeunes filles politisées qui s’appliquent à critiquer la forme du gouvernement actuel. L’une d’entre elles nous a confié à ce sujet que:

“On parlait beaucoup politique à la maison!”

Enfin, il ne faut pas oublier que l’éducation et la socialisation primaire et secondaire ont un rôle très important dans la création de ce groupe. Leur éducation, basée dans un idéal de droite, catholique et conservateur, fait d’elles aujourd’hui des combattantes d’extrême droite. Plusieurs d’entre elles ont été membres du Renouveau Français, d’autres sont d’accord avec CIVITAS, une autre a été dans un internat catholique et conservateur jusqu’à 18 ans. Le rôle des parents dans la transmission des valeurs est donc très important. La relation que les filles ont avec leurs parents influe dans leur pensée et leur mode d’action d’aujourd’hui. Certaines on des relations conflictuelles avec leur père, et une vision de leur mère comme soumise a lui, d’autres ont vécu entourées d’hommes, il est compréhensible qu’elles n’imagine pas leur vie sans une harmonie avec le sexe opposé. Par contre, d’autres ayant grandit dans un cadre familial patriarcal, défendent aujourd’hui ce modèle là. L’école aussi a un effet très important. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il s’agit de filles intellectuelles, et qui veulent se détacher de tous ces principes familiaux. Elles veulent moderniser l’image de la femme offerte par la religion, et modifier le modèle de femme donné par les féministes. C’est ainsi qu’elles s’opposent sur certains points aux idéaux d’extrême droite, ou de la foi chrétienne ; il en reste cependant des traces non négligeables.

La religion comme instance de socialisation : modelage des valeurs traditionnelles et conservatrices

La présence de la religion dans le mouvement n’est pas à négliger. En effet, la plupart des filles sont de ferventes catholiques. Elles adhèrent particulièrement à la vision de la femme selon Jean Paul II. Le besoin de retour à la tradition se fait vite sentir via le prisme de la religion. Le rôle primordial de la femme dans l’éducation et dans la transmission des valeurs doit se faire via la morale chrétienne, la foi.

Le mouvement des Antigones, comme elles répètent sans cesse, se veut apolitique et sans confession. Cependant, en échangeant avec ces dernières nous nous sommes rendu compte que le catholicisme était très présent dans leur représentation du monde, et de fait dans les relations entre les sexes. Elles ont toutes reçu un bagage religieux par leurs familles ou par les établissements scolaires qu’elles ont fréquentés. Ce socle religieux qu’elles ont reçu en héritage explique certaines de leurs positions mitigées sur des thèmes tels que la contraception ou l’IVG. Ne se positionnant pas catégoriquement contre, elles considèrent, néanmoins, que les façons dont sont faites les choses actuellement nient ce qu’il y a de plus naturel chez l’Homme et que cette négation est particulièrement nocive pour la Femme.

Un engagement collectif motivé par des convictions personnelles

La manière dont est utilisée l’image de la femme dans nos sociétés est la principale cause d’engagement des Antigones. Sans blâmer totalement les rôles qu’ont joués les mères fondatrices des mouvements féministes, elles critiquent vivement le féminisme actuel. Elles voudraient que les femmes puissent s’assumer et s’épanouir pleinement en revendiquant tout ce qu’elles ont de plus féminin et non pas par la négation de leur nature. Leur positionnement sur l’utilisation du corps de la femme, sur leur position face au mariage pour tous ou sur la transmission des valeurs s’explique entre autre par l’éducation religieuse et traditionnelle qu’elles ont chacune reçu.

La forme de leur engagement s’explique aussi par leur socialisation. Le mouvement Antigone est indéniablement un mouvement de jeunes intellectuelles. En effet, elles traitent leurs revendications de manière très théorique, ce qui ne constitue rien d’étonnant puis qu’elles ont toutes faites de grandes études, elles ont donc reçu une “méthode” pour penser, et donc penser le changement. Elles critiquent la perte des valeurs, et la situation d’anomie dans laquelle se trouve notre société. Toutes ces revendications sont le produit de leur apprentissage progressif des normes sociales, des manières d’appréhender et de concevoir la société et ses relations aux autres, à l’espace, etc.

Un « néo-populisme » ?

Il semble intéressant de voir dans quelle mesure nous pourrions qualifier ce mouvement de néo-populiste. En effet le mouvement des Antigones est très critique à l’égard de la société qui défend des valeurs qui ne leur conviennent pas, et qui ne vont pas dans le sens de l’intérêt du peuple, selon elles. Critiques à l’égard d’un pouvoir qui les représente mal, finalement les Antigones, en traitant des sujets très vastes, peuvent prétendre toucher beaucoup de personnes. C’est donc un mouvement qui se veut “populaire”. On pourrait aussi le qualifier de “néo” dans la mesure où, pour nourrir leur mouvement, les Antigones remettent directement en cause les normes établies par la société. Normes qui ont été intériorisées par la majorité des membres de la société. En s’alarmant du déclin des valeurs dans notre société, elles suscitent la peur car elles touchent à un thème qui nous concerne directement, puisqu’il touche à notre conception de la société et à tout ce que l’on a pu intérioriser dans le passé. Chacune, par ses convictions propres, s’est engagée dans ce mouvement, et elles ont donc ainsi mis en commun leur rejet des féminismes récents, et le rejet partiel du modèle de la femme offert par la religion.

“J’ai quitté ce milieu (groupuscule identitaire) parce que je n’y trouvais pas ma place en tant que femme, avec Antigones je me sens à ma place » – Anne

C’est ainsi qu’Yseult a pris les commandes du groupe et apparaît, après analyse, avoir de grands points communs avec Marine Le Pen. Le rôle de leader, ainsi que sa manière d’être et de penser, les relient fortement. Nous pouvons donc mettre en parallèle la création du mouvement et la montée d’une nouvelle extrême droite incarnée par Marine Le Pen. Marco La Via, coréalisateur du film documentaire Le Populisme au féminin (2012), explique comment les partis d’extrême droite en Europe se sont féminisés avec l’apparition de leaders féminins comme Marine Le Pen. Le parti se veut plus moderne mais l’idéologie de l’extrême droite reste profondément patriarcale. A l’image de Marine Le Pen, les Antigones représentent un nouveau modèle de femme, cultivée et dynamique, à la fois dans l’ère du temps mais pas non plus fermée à la tradition.

Un nouveau modèle de la femme proposé en opposition au modèle proposé par l’État

Les différentes idéologies féministes promulguées par la société

Pour bien comprendre où se placent les Antigones par rapport à l’idéologie féministe, il semble nécessaire de bien comprendre d’abord les différentes tendances qui existent au sein de l’idéologie féministe. Il existe historiquement deux grandes manières de concevoir le féminisme : l’universalisme et l’essentialisme. L’universalisme est généralement associé à Simone de Beauvoir et Élisabeth Badinter. Dans cette optique « la femme est un homme comme un autre ». Les différents rôles que la société attribue aux hommes et aux femmes ne sont pas fondés de manière naturelle. Au contraire ils relèvent d’un apprentissage. On peut alors parler de construction sociale. Cette idée se résume par la phrase de Simone de Beauvoir « on ne naît pas femme on le devient » (1949). Dans sa forme la plus extrême, elle nie toute différence physique entre l’homme et la femme, considérant le corps féminin parfois comme l’outil de son asservissement à l’homme. L’exemple de la forme la plus poussée de l’idéologie féministe universaliste est l’approche de la maternité comme la contrainte de la femme par excellence, qui, en la maintenant dans la sphère privée, assoie la domination de l’homme dans les affaires publiques. La femme est donc toute aussi capable qu’un homme et égale à lui en tout point, il n’y a pas de différenciation entre les sexes.

Le féminisme essentialiste ou différentialiste est quant à lui représenté par Kate Millet et Luce Irigaray. La vision des places qui reviennent aux hommes et aux femmes est totalement différente. En effet, il s’agit ici de mettre en avant les différences entre les sexes et les genres. L’idée est la naturalisation des différences entre les hommes et les femmes, leurs corps sont différents, l’appréhension de l’espace et du monde est différente. Il faut donc, pour permettre à la femme de s’épanouir en tant que telle, valoriser ses spécificités. La forme la plus tempérée de l’essentialisme veut une place égale à celle de l’homme pour la femme tout en prenant en compte leur spécificité. Dans une forme plus radicale, les problèmes sociaux sont le résultat d’une société basée sur des valeurs masculines (de force, de compétition etc.). Ainsi, « la femme est l’avenir de l’homme » et les femmes devraient renverser cette tendance en imposant leur spécificité (liée à la douceur, la maternité etc.), en ce sens, la femme est « meilleure que l’homme ».

La forme de féminisme dominante dans notre société est l’universalisme, qui mène à une nouvelle vague de pensée le « gender feminism ». Le principe est semblable à celui de l’universalisme dans le sens où l’on considère que les différences entre les sexes relèvent d’une construction sociale. Il n’y a donc ni essence féminine ni essence masculine. Il s’agit des « thèses constructivistes » : tout est socialement construit. Ainsi, c’est le cas pour la façon dont se comportent les hommes et les femmes, et les rôles qui leur sont assignés. Le but de cette pensée serait de déconstruire cela afin d’aboutir à une égalité entre les sexes de manière factuelle. Cependant, ces thèses remettent en cause la manière dont on perçoit l’homme et la femme, leur rôles et donc par extension ceux qu’ils occupent au sein de la famille, considérée comme la cellule la plus importante, puisqu’elle se situe à la base de la société en « formant » les individus.

Un modèle de la femme modernisé avec des valeurs traditionnelles

Les Antigones ne se revendiquent pas comme féministes, elles parlent de « féminité » mais ont du mal elles-mêmes à réellement se définir. Comme nous avons pu le voir précédemment elles s’inscrivent plutôt dans une logique de pensée affiliée à la droite, et parfois même à l’extrême droite (qu’elles n’estiment pas infréquentable) :

« Oui nous avons des filles issue de l’extrême droite et ça ne nous dérange pas, et si nous avons quelques idées en commun avec ces milieux, ça veut peut être dire que l’idée était intéressante », Marie-Charlotte

Nous avons donc cherché à comprendre dans quel sens elles appartiennent à un courant de pensée anti féministe, mais aussi à montrer que cela s’inscrit dans une nouvelle forme de conservatisme. Non seulement le féminisme ne leur offre pas de solution pour la place qu’elles envisagent pour la femme, mais les thèses qui en prennent le contrepied total, en renvoyant la femme de manière irrémédiable à la sphère privée, soit à leurs rôles de mère et de gérante de foyer proposés dans les milieux d’extrême droite, ne leur conviennent pas non plus. De cette manière il semble difficile de les taxer d’anti féminisme. Les Antigones acceptent l’égalité de droit, de statut, de dignité entre l’homme et la femme. Elles reconnaissent les avancées qu’ont engendrées les féministes avant elles.

« Je suis bien contente de pouvoir porter du vernis à ongle bleu et des pantalons grâce à elles », Anne

Cependant, elles affirment l’existence d’une essence féminine qu’elles rattachent à la nature. La femme a un corps différent de celui de l’homme, sur le plan biologique elle est soumise à des hormones différentes et donc à une manière d’appréhender le monde et une manière d’agir différente. Egalement, pour la stabilité de la société et son bon fonctionnement, il est nécessaire que cette vision soit complétée par celle de l’homme. La femme est plus apte à effectuer certaines tâches que les hommes et inversement. La maternité, la contraception, tout ce qui touche aux spécificités du corps féminin tient une place importante dans leur réflexion. La femme possède les mêmes capacités intellectuelles que l’homme et en ce sens ils sont égaux. Elles promeuvent l’image d’une femme active qui assume sa féminité son rôle de mère, sa place au sein du foyer, qui est capable de s’engager politiquement mais qui est irrémédiablement différente de l’homme.

Leur approche de l’essentialisme est assez liée avec celle de l’extrême droite, et permet d’expliquer les positions qu’elles prennent par rapport au mariage, à l’adoption par les couples homosexuels et à leur vision de la famille. Si on est capable d’affirmer qu’un sexe est doté de caractéristiques sociales le destinant à remplir des fonctions particulières, légitimant la domination de l’un sur l’autre, on est en effet en mesure de prôner dans cette logique « l’inégalité des races » et d’assigner à chacun-e un rôle social défini par son genre ou sa couleur de peau. La particularité du discours féminin de l’extrême-droite est de faire passer ce message pour un message révolutionnaire. C’est le propre du conservatisme que d’affirmer que le passé est toujours meilleur que le présent, et de penser chaque nouveauté comme allant à l’encontre d’une quelconque loi naturelle. Pour eux, la civilisation européenne serait mise en péril, dans ses fondements, par le « gaucho-féminisme » castrateur qui priverait l’homme de sa virilité. Cette remise en cause de la virilité remettrait, de fait, en cause la famille, cellule traditionnelle de la société. L’hétéronormativité est donc au fondement de cette idéologie, d’où le rejet plus ou moins latent (latent au FN, explicite chez les identitaires et autres groupuscules fascisants) de l’homosexualité.
Ce que proposent les Antigones rompt avec la forme la plus radicale de l’essentialisme promulgué il y a encore quelques années par les milieux d’extrême droite : une image incarnée par la vierge Marie, pure aimante et dévouée. Cette rupture peut se retrouver dans la figure de Marine Le Pen : il s’agirait dans cette optique d’une nouvelle forme de conservatisme. La féminisation de l’extrême droite induit une certaine modernité greffée à des idéaux conservateurs et protectionnistes. La dirigeante de l’extrême droite incarne bien ce que proposent les Antigones: il s’agit d’une dirigeante active, divorcée et mère de famille. Marion Maréchal Le Pen est également une expression typique d’une jeune femme intelligente et bientôt mère. Cette maternité a créé un engouement dans les milieux d’extrême droite, tandis que lorsqu’une autre femme politique dans un autre parti tombe enceinte, les militants ne s’y intéressent pas. Ainsi, le modèle de femme que les Antigones veulent soutenir est celui de la femme forte, active et engagée, mais aussi mère et féminine. C’est exactement l’image donnée par Marine Le Pen.

Un nouveau rapport entre hommes et femmes : la complémentarité des sexes

L’idée qui prédomine aujourd’hui dans toutes les sociétés, est qu’il est nécessaire d’établir une égalité totale entre l’homme et la femme. Cela passe par de nombreuses lois avec des quotas et des sanctions et l’apparition d’un ministère des droits des femmes. Les Antigones rejettent certaines des thèses féministes visant à établir une égalité parfaite entre les hommes et les femmes. Elles prônent une complémentarité des sexes. Cette idée de complémentarité des sexes rejoint celle que l’on a posée précédemment sur la composition du couple et sur le rôle de l’homme et de la femme. Le groupe de jeunes femmes définissent la chose par :

« Nous sommes les filles de nos pères, les mères de nos enfants, et la femme et la maîtresse de notre mari ».

Elles placent donc l’homme et la femme en relation constante l’un à l’autre. Pour résumer l’idée centrale de leur mouvement, nous pourrions dire que les Antigones rejettent les thèses constructivistes sur le genre et veulent trouver une place différente pour la femme que celle proposée par le féminisme. En effet, elles ne se reconnaissent pas dans les modèles de représentations que la société propose aux femmes. Pour elles, en France une partie de ce qui fait l’essence de l’humanité est négligée, c’est-à-dire la différence entre l’homme et la femme. Nous ne pouvons, selon les Antigones, ne pas penser le monde sans penser à la relation complémentaire de l’homme et de la femme.

Un nouveau rapport à la nature : revalorisation du naturel

Cette notion de complémentarité se retrouve aussi dans le rapport à la nature. L’homme et la femme sont sexuellement complémentaires, la conception d’un enfant doit être naturelle et issue de cette complémentarité. De la même manière elles abordent les moyens de contraception: la pilule n’est pas profondément mauvaise et l’idée que la femme puisse gérer sa fécondité non plus; cependant, la pilule n’est pas naturelle. En effet, les bouleversements hormonaux qu’elle peut entraîner sont remis en question par le mouvement des Antigones.

« T’as pas besoin de prendre une pilule qui fout ton corps en vrac. Il y a suffisamment de ressources dans la nature qui peuvent nous faire du bien. » Marie-Charlotte.

De la même manière elles estiment que la femme est victime du « capitalisme de séduction », terme qu’elles empruntent à Clouscard. Par exemple, la cosmétique enferme la femme dans une consommation pour sa beauté. Cela, encore une fois rompt avec l’idée de nature. Les cosmétiques et les accessoires (maquillage, talons hauts) sont associés à une hyper-sexualisation de la femme qu’induit la société. En effet, il ne reste aux femmes que cela pour marquer leur différence dans un monde où l’on nous dit que « nous sommes tous pareils ». Cette vision s’inscrit également dans leur dénonciation du système capitaliste qui nie les liens affectifs aux profits des liens économiques. On retrouve ici l’idée de l’essentialisme qui impute les déboires de la société à un système basé sur des valeurs masculines (de force, etc.).

Conclusion

Leur éducation et socialisation influençant grandement leur mode d’action, les Antigones agissent de manière aussi légale et organisée que le sont les élections. Leur façon d’agir est de fait plus proche de l’indignation que de la révolte. Leur mouvement se veut porteur de solutions, non pas aux problèmes conjoncturels de la société liés aux changements de politique, de gouvernement ou de ministre, mais au niveau structurel. En observant la société et les valeurs qu’elle véhicule, c’est à un conflit de représentation qu’elles se heurtent. En effet, ce qui pour elles tient de l’essentiel et du fondamental est dénaturé. Cela représente un risque, celui de l’anomie définit par Emile Durkheim pour désigner une période de dérèglement social. C’est pourquoi elles organisent un cycle de conférence dont le thème annuel est la transmission, traitant de sujets basiques et généraux tel que le corps ou le rapport à la nature. Leur engagement n’est pas à remettre en cause, elles prennent le temps d’élaborer des exposés qu’elles présentent chaque semaine lors de leur permanence ce qui doit demander un investissement non négligeable. Cependant, leur action collective est plus proche de l’indignation que de la révolte, relevant plus du café littéraire que du mouvement social. Nous pouvons qualifier le groupe des Antigones comme un mouvement d’indignation théorique.

Les Antigones se confinent dans une image étriquée d’elles-mêmes. Les références littéraires ou philosophiques parsemant toutes leurs tentatives d’expression, font appel à une culture académique consacrée, qu’il est nécessaire de maîtriser pour parvenir à une compréhension intégrale de leurs propos. Selon la théorie d’Edmond Goblot, on peut dire qu’elles créent une barrière et un niveau via cet étalage de culture. La barrière est constituée des éléments qui ne sont pas accessibles aux autres membres de la société, et le niveau correspond aux critères de reconnaissance d’une certaine classe sociale. Leurs conférences dont le bien fondé est indéniable, semblent être écrites de manière à ce que l’on voit le bagage culturel qu’elles possèdent. Ce qui s’apparente à un processus de pensée où l’autosatisfaction semble prendre le pas sur des solutions concrètes et constructives. Ce comportement que l’on peut qualifier d’intellectualisme, réserve le mouvement aux initiés qui ont bénéficié du même genre de socialisation qu’elles et qui viennent d’un milieu similaire. S’opère une sorte d’élitisme -bien qu’elles se veulent plus populaires- visible au premier coup d’œil. Le problème peut aller plus loin. Si elles ne restent que sur la sphère intellectuelle, elles ne pourront exister comme groupe révolutionnaire ou contestataire. Pour exister, il faut apparaître dans les médias : c’est grâce aux mouvements sociaux médiatisés que le monde avance, et non par de petites actions que personne ne connaît. Il y a donc un “mur médiatique” à dépasser. Et pour cela, il faut que les Antigones soient créatives, inventives, avec des idées légitimes et incontestables, correctes et morales, avec une cible simple et unique, et des actions pratiques. Ainsi, l’indignation est nécessaire mais loin d’être suffisante pour changer le monde. Elle est pourtant un premier pas vers la révolte, puis la révolution.

Cependant, leur mouvement reste significatif de l’évolution de la droite française, qui en intellectualisant à outrance ses thèses, rend légitime son mode de pensée. Les Antigones fournissent ainsi une base idéologique qui rend légitime une vision de la femme en opposition à l’égalité des sexes, et qui va dans le sens d’une vision de la famille traditionnelle. Ainsi, sans le vouloir vraiment en étant passives du relai qu’elles engendrent pour les groupes identitaires et les groupes d’extrême droite, en ayant pour public des anti-mariages pour tous, elles participent à la légitimité de ces points de vue. Cette légitimation va de paire avec la dédiabolisation de l’extrême droite qui, progressivement, s’installe depuis les scores de Marine Le Pen aux dernières élections présidentielles. Petit à petit, la parole de l’extrême droite se libère, se construit et s’enracine. Le tout fournit un terreau favorable à sa progression et à l’augmentation de ses adhésions. L’enjeu est français, mais aussi européen. Les prochaines élections européennes s’annoncent comme grandement favorable au front national en France et aux autres parties populistes partout en Europe. Une coalition entre ces partis est indéniable, résultat d’une grande campagne de la dirigeante du FN à l’échelle européenne.

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